Bienvenue sur mon blog ! Ici, je partage mes réflexions et homélies, ainsi que mes avis sur les livres qui m’inspirent et qui passent entre mes mains. Vous y découvrirez des analyses sur des textes spirituels, philosophiques ou littéraires, avec des perspectives personnelles et des recommandations de lecture. N’hésitez pas à explorer et à commenter. Bonne lecture !
30 Juin 2025
Dans Une nuit au Cap de la Chèvre, François Cheng nous offre un livre à la fois intime et poétique, comme un petit testament de grand-père sur l’homme, la vie, le poéte… et la mort. On est profondément touchés par la beauté de ses mots, par la justesse de ses phrases, et par la richesse de sa pensée, façonnée entre autres par de grands auteurs comme Rainer Maria Rilke – pour ne citer que lui.
Il parle aussi de sa foi en Jésus avec spontanéité et simplicité. Mais son enracinement asiatique reste très présent : il fait souvent le lien entre la spiritualité du Tao et celle du christianisme. Il se voit lui-même comme un pont, un médiateur entre l’Orient et l’Occident.
Le livre est structuré en deux parties.
Première partie : L’homme, la vie, la mort
Dès le début, Cheng ressent une urgence : « l’urgence de dire ce qu’il y a de spécifique dans le fait d’être un humain, afin que le sens et la dignité de sa destinée soient, si possible, affirmés » (p.19). C’est peut-être le cœur du livre. Pour lui, c’est la mort qui rend chaque existence unique et ineffable, et qui donne à la vie toute sa valeur.
Il pense qu’une puissance créatrice est à l’origine de l’univers, mais que l’aboutissement de cette création, ce n’est pas le Cosmos, c’est la Vie. Il souligne alors deux disproportions marquantes :
« Le cosmos nous émerveille par sa splendeur sans égale et sa vastitude sans bornes, alors que la Vie se développe dans un espace plus que restreint » (p.21),
et en même temps,
« le Cosmos ignore sa propre existence, la Vie, elle, vécue par nous, est douée de conscience » (p.22).
Autrement dit, que vaudrait un lever ou un coucher de soleil s’il n’y avait personne pour le contempler ? Cheng répond :
« Cela est sublime parce que nous, humains, l’avons vu. Sinon, tout serait en pure perte, tout serait vain. » (p.22)
Nous sommes donc l’œil ouvert et le cœur battant de cet univers.
Il va même plus loin : cette puissance créatrice ne peut pas se contenter d’astres qui tournent dans le vide, sans conscience. Elle a besoin de « répondants », d’êtres capables d’entrer en dialogue avec elle. Des êtres comme nous. C’est ce qui donne un sens à la Création (p.24).
Mais le sens peut être contredit, troublé par une réalité : le mal. Et Cheng dit avec lucidité :
« Le mal a été rendu possible par l’intelligence et la liberté dont nous jouissons. » (p.24)
Vient alors le grand face-à-face : la mort. Pour lui, chacun de nous devra l’affronter, un jour, personnellement :
« Chacun de nous, après avoir reçu le don de la Vie, est appelé à faire face un jour à sa propre mort » (p.24).
Mais il ne la voit pas comme une force extérieure qui viendrait détruire la vie. Au contraire, la mort fait partie de la vie : elle permet son renouvellement. C’est ce que la science appelle l’apoptose. Autrement dit, sans la mort, la vie ne pourrait pas se transformer.
C’est donc la mort qui donne à chaque instant son intensité, qui rend chaque acte unique, chaque geste irremplaçable et chaque vie irréductible. Elle est le moteur secret de nos vies. Cheng rejoint ici peut-être le « Dasein » de Heidegger. Et il cite Malraux :
« Apparemment une vie ne vaut rien, et pourtant rien ne vaut une vie » (p.25).
Refuser de voir la mort en face, c’est s’enfermer dans la peur. Cheng écrit :
« En refusant de dévisager la Mort en sa vérité et en restreignant notre existence à “ce côté-ci”, nous nous enfermons dans un permanent état de peur, de rejet étriqué qui ne fait qu’accentuer notre angoisse. » (p.25) Ainsi pour lui, la mort n’est pas un néant, elle est un Ouvert, un passage vers une transformation (p.27).
Un jour, selon lui, Quelqu’un a tout changé : Jésus. Il a accompli un geste absolu, celui d’un amour inconditionnel :
« En se laissant clouer sur la Croix, il a affronté le Mal radical. Et dans le même temps, il a affirmé l’Amour inconditionnel… « Pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu’ils font ». » (p.28)
Ainsi, par sa mort, Jésus a ouvert une Voie vers une Vie qui ne meurt plus. Le lien entre humain et divin est restauré. Cheng relie ce mystère avec une phrase du Tao :
« Celui qui cède à l’amour en se donnant au monde, à lui sera confié le monde » (p.29)
Et puis il y a cette phrase intrigante :
« L’univers est infini mais pas illimité » (p.32)
On peut comprendre ici que même l’infini est tenu, relié, ordonné par cette puissance créatrice qui fait le lien entre l’immensité du cosmos et la fragilité de la vie.
Deuxième partie : Le chemin personnel du poète
Dans la seconde partie, Cheng revient sur son propre chemin. Ce qu’il dit du cosmos et de la vie vaut aussi à l’échelle d’une seule personne. Il écrit :
« Mais parcourir d’un bout à l’autre le vaste continent Eurasie, assimiler pleinement les deux grandes cultures qui s’y sont développées, les relier, les malaxer jusqu’à en faire un terreau fécond apte à donner naissance à des créations originales, c’était le défi de ma longue vie » (p.44)
Il évoque ses errances, ses blessures, son départ de Chine, et ce qui l’a aidé à tenir. Pour lui, le mal ne vient pas d’un peuple en particulier, mais de l’humanité entière (p.47).
Ce qui l’a sauvé ? La poésie. À 15 ans, elle surgit en lui comme une révélation (p.49). Puis un jour, dans une aube lavée de pluie, une voix intérieure lui parle : « Chante, et tu seras sauvé, et tout sera sauvé » (p.49). Depuis cette phrase est pour lui un rempart contre le désespoir.
Cette voix devient pour lui une mission. Le poète, dit-il, a pour rôle non seulement de dire, mais aussi d’accompagner les âmes qui espèrent. Le chant poétique devient prière, pont entre les vivants et les morts, animé par le Souffle-vital (p.70).
Enfin, il dit une chose essentielle, née de ses blessures :
« Les blessures que j’ai reçues moi-même m’apprennent que ma capacité au pardon dépend de ma capacité à l’amour, qu’en réalité un authentique pardon ne peut provenir que de l’amour absolu. » (p.72)