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Bienvenue sur mon blog ! Ici, je partage mes réflexions et homélies, ainsi que mes avis sur les livres qui m’inspirent et qui passent entre mes mains. Vous y découvrirez des analyses sur des textes spirituels, philosophiques ou littéraires, avec des perspectives personnelles et des recommandations de lecture. N’hésitez pas à explorer et à commenter. Bonne lecture !

Yves Marie F. S., Diacre en vue du presbyterat

Aurélien Barrau, "Comment habiter le monde?", Bayard, Les petites conférences, 2025.

Aurélien Barrau, "Comment habiter le monde?", Bayard, Les petites conférences, 2025.

Aurélien Barreau est un astrophysicien et philosophe français, installé à Grenoble, ville que j’affectionne particulièrement et où je l’ai croisé plusieurs fois, au détour des rues ou dans quelques cafés. Il est connu pour ses prises de position radicales sur l’écologie, et il n’hésite pas à critiquer frontalement le capitalisme. En lisant la conférence qu’il a donnée — aujourd’hui publiée en livre — j’ai tout de suite pensé à Que peut la littérature quand elle ne peut ? de Patrick Chamoiseau, que j’avais présenté ici il y a quelque temps. Tous deux en appellent à une existence poétique.

Face au dérèglement climatique, à l’acidification des océans, à la pollution de l’air et de l’eau, à l’artificialisation des sols, à la destruction des habitats et à la surexploitation des ressources... une question nous hante : que faire ?

Barreau ne mâche pas ses mots. Selon lui, nous avons détruit en quelques années près des deux tiers des insectes ; tué les deux tiers des animaux sauvages en quelques décennies ; et éliminé les deux tiers des arbres en quelques millénaires (p.15). Il cite aussi les effets directs sur nos vies : « les scientifiques estiment que l’espérance de vie mondiale a baissé d’environ deux ans, à cause de la présence de particules fines (...) et l’eau de pluie est devenue impropre à la consommation » (p.16).

Et surtout, il affirme que « nous nous trouvons au début de la sixième extinction massive de la vie sur Terre » (p.17). Ce qui rend cette extinction unique, c’est qu’elle n’est pas causée par un volcan ou une météorite. « Pour la première fois, une espèce est à incriminer. Elle cause la destruction d’une grande partie des autres » (p.18).

Petit détour personnel ici : en lien avec l’actualité, je me demande si le débat sur l’aide à mourir ne traduit pas, au fond, un glissement civilisationnel — où la performance, l’optimisation et l’individualisme deviennent les nouveaux dogmes...

Pour Barreau, le problème écologique n’est pas d’abord matériel. Il n’est pas technique. Il ne s’agit pas juste de « trouver des solutions » ou « d’innover ». À rebours des ingénieurs et technocrates, il nous dit qu’il faut déplacer la question : passer des modalités à la finalité. Ce qui compte, ce n’est pas « comment faire », mais « pourquoi faire » ?

Est-ce vraiment souhaitable de fabriquer des bombes nucléaires capables de tout détruire ? D’aller sur Mars pendant que la Terre s’effondre ? « On se demande « comment faire » mais jamais « s’il faut faire ». »

Il faut passer de la technique à l’éthique. Car notre civilisation, fondée sur l'accumulation de capital, produit un « effondrement du sens » et une perte de ce qu’il appelle la « puissance d’être ». (Je vous encourage à lire le livre pour mieux saisir ces deux notions centrales).

Et il pose cette question troublante :
« Est-ce que le progrès ou les "avancées" technologiques ne constituent pas, du point de vue de ce qui compte vraiment – c’est-à-dire du point de vue de l’esprit, de la créativité, du bonheur, de l’amour, de l’intensité de nos expériences de vie, du partage et de l’échange suscité, de la beauté et de la profondeur – une immense régression ? »

Alors que faire ?

Pour Aurélien, il faut penser autrement. Penser poétiquement. Il oppose ainsi le « poétique » au « prosaïque » :


– « Le prosaïque serait l’utilisation d’une chose et le poétique la chose en tant que telle » (p.60).
– « Le prosaïque relèverait de la communication, le poétique de la communion. »
– « Le prosaïque serait une exploitation ou une fabrication, le poétique une connivence ou une création. »
– « Le prosaïque serait domestiqué ou intégré et le poétique sauvage ou indigène. »
– « Le prosaïque serait mesurable, reproductible, réglé, fini, mécanique ; le poétique, au contraire, relèverait d’une présence pleine et entière nervurée d’imprévus, du monde, de soi, et de soi dans le monde. »
– « Le prosaïque répondrait à des besoins, le poétique exprimerait un désir. »
– « Le poétique, c’est l’amour... Le lien avec la fragilité » (p.61).

Attention : il ne s’agit pas de rejeter le prosaïque. Il faut bien manger, se loger, vivre. Mais tenter de vivre poétiquement dans chaque acte, dans chaque relation, est pour lui un « antisystème » puissant, une manière radicale de résister au monde tel qu’il va.

Être poète, ici, ce n’est pas écrire des vers. C’est inventer un rapport au monde qui ne nie pas la science, mais ne s’y réduit pas. C’est laisser place à l’inappropriable, au mystère.

« Habiter poétiquement le monde, pour le dire comme le grand poète Hölderlin, c’est tout rendre sensible, c’est déceler le miracle là où l’on ne voyait que le banal, c’est faire le pari d’un commun originel » (p.73).

 

Dostoïevski, dans L’Idiot, évoquait cette idée devenue célèbre : « la beauté sauvera le monde ». À la lumière du livre d’Aurélien Barrau, on pourrait reformuler : et si c’était plutôt la poésie qui devait le sauver ?

Et finalement, n’est-ce pas la même chose, au fond ? La beauté, telle qu’elle bouleverse, émeut, échappe à la possession, n’est-elle pas déjà une forme de poésie ? Et la poésie, quand elle réenchante le quotidien, ne crée-t-elle pas, précisément, de la beauté ?

Peut-être que là se trouve l’urgence : renouer avec ce regard poétique sur le monde. Non pour fuir la réalité, mais pour en révéler la profondeur.

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