Bienvenue sur mon blog ! Ici, je partage mes réflexions et homélies, ainsi que mes avis sur les livres qui m’inspirent et qui passent entre mes mains. Vous y découvrirez des analyses sur des textes spirituels, philosophiques ou littéraires, avec des perspectives personnelles et des recommandations de lecture. N’hésitez pas à explorer et à commenter. Bonne lecture !
11 Mars 2026
Une plongée bouleversante dans l’univers de la psychiatrie et de la bipolarité
Dans son livre Et c’est moi qu’on enferme, Philippa Motte livre un témoignage autobiographique puissant et dérangeant sur son expérience de la maladie mentale et de l’internement psychiatrique. L’autrice y raconte avec une grande sincérité sa lutte contre ce que l’on appelait autrefois la maniaco-dépression, aujourd’hui connue sous le nom de trouble bipolaire.
Cette maladie se caractérise par l’alternance de deux états psychiques opposés. D’un côté, des phases d’exaltation intense : une énergie débordante, des idées qui fusent, un sentiment de toute-puissance et parfois même l’impression d’être investie d’une mission ou d’une importance exceptionnelle. Durant ces périodes, Philippa Motte dort très peu, multiplie les projets et les actions, et se sent presque invincible. Mais ces moments d’euphorie extrême sont suivis de périodes radicalement opposées : des phases de profonde dépression, marquées par une immense fatigue, un sentiment de vide, un manque d’élan vital et une grande souffrance intérieure.
Le récit commence dans une scène presque absurde. L’autrice se trouve dans un restaurant McDonald’s où elle parle de manière incohérente à un Espagnol qui ne comprend rien à ce qu’elle raconte. Cet épisode illustre déjà l’état de confusion et d’agitation dans lequel elle se trouve. Avant cela, elle a quitté son foyer de manière impulsive : elle a abandonné son mari et ses enfants, s’est enfuie et a vidé ses comptes bancaires en dépenses excessives. Autant de comportements typiques des phases maniaques du trouble bipolaire.
Finalement, son père parvient à la retrouver et la conduit dans un hôpital psychiatrique où elle est internée pendant un certain temps. Commence alors pour elle une expérience profondément marquante, qu’elle raconte avec un mélange de lucidité, d’indignation et parfois d’humour noir.
Ce qui frappe particulièrement dans son témoignage, c’est la critique qu’elle adresse aux conditions d’hospitalisation. Elle décrit un univers où, selon elle, les soignants s’appuient presque exclusivement sur les médicaments, au détriment de l’écoute et de l’attention humaine. L’autrice a souvent le sentiment que la personne malade disparaît derrière son diagnostic. Les patients sont avant tout traités comme des cas médicaux à stabiliser.
Elle évoque également des pratiques qui l’ont profondément choquée : l’isolement de certains patients dans leur chambre, parfois pendant de longues périodes, ou encore l’immobilisation de malades attachés à leur lit. À ses yeux, ces méthodes peuvent être vécues comme une forme de violence institutionnelle qui ne respecte pas toujours la dignité des personnes internées.
Pourtant, au cœur de cet environnement difficile, l’autrice découvre aussi quelque chose d’inattendu : une forme d’humanité très forte chez les autres patients. Elle se lie d’amitié avec plusieurs d’entre eux et apprend à voir au-delà de leurs comportements parfois déroutants. Derrière les troubles, les paroles incohérentes ou les attitudes étranges, elle découvre des histoires, des sensibilités et des souffrances profondément humaines.
Certains moments du livre sont particulièrement marquants. Par exemple, lorsqu’elle décide d’apprendre par cœur un texte de Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol, un ouvrage intense et tourmenté qui semble faire écho à son propre état intérieur. Ce geste témoigne de sa volonté de rester intellectuellement vivante malgré l’enfermement. À un autre moment, elle se met à prier en tenant un rosaire : une scène touchante qui montre combien, dans les périodes de grande fragilité, la spiritualité peut devenir un refuge.
Le titre du livre, Et c’est moi qu’on enferme, est lui-même révélateur. Il exprime une forme d’ironie douloureuse : l’autrice se sent parfois plus lucide et plus humaine que le système qui la prive de liberté. À travers son récit, elle cherche à montrer que les personnes internées ne se résument pas à leur maladie. Elles restent des êtres humains à part entière, avec leur dignité, leur intelligence, leurs émotions et leur besoin d’être comprises.
Ce témoignage est donc bien plus qu’un simple récit de maladie. C’est aussi une réflexion sur la manière dont la société traite la folie, sur les limites de la psychiatrie institutionnelle et sur la frontière fragile entre normalité et déséquilibre.
Un livre troublant, parfois dérangeant, mais profondément humain, qui invite à porter un regard plus attentif et plus respectueux sur ceux que l’on appelle trop facilement « les fous ».