Bienvenue sur mon blog ! Ici, je partage mes réflexions et homélies, ainsi que mes avis sur les livres qui m’inspirent et qui passent entre mes mains. Vous y découvrirez des analyses sur des textes spirituels, philosophiques ou littéraires, avec des perspectives personnelles et des recommandations de lecture. N’hésitez pas à explorer et à commenter. Bonne lecture !
14 Septembre 2026
Thélyson Orélien : C’était ça ou mourir
Je me réjouis d’avoir terminé ce roman aujourd’hui parce que demain soir, l’auteur sera de passage à Grenoble, à la librairie du Square. Je pourrai donc, avec un peu de chance, avoir un autographe et poser une petite question. Le roman est par ailleurs en lice pour plusieurs grands prix littéraires français, parmi lesquels le Goncourt, le Renaudot, le Médicis et le Femina. Une reconnaissance qui témoigne de l’intérêt suscité par cette première œuvre de Thélysson Orélien.
Bref, ce roman est le phénomène littéraire de cette année 2026 ! L’écriture est immensément poétique alors que le sujet est redoutablement grave ! En fait, la poésie de l’écriture donne une certaine légèreté aux douloureux, voire tragiques, événements racontés dans ce roman ! Il arrive même parfois à nous arracher un sourire. Bizarrement, je n’ai pas du tout pleuré ! Ça aurait pu, lol.
Le roman raconte l’histoire d’un jeune Haïtien, Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Carrefour-Feuilles (Haïti). Il est contraint de quitter son quartier puis son pays à la suite du tremblement de terre et de la guerre des gangs ! Peu à peu, il va devenir un exilé et il va traverser 12 pays soit 12 milles kilomètres avant d’arriver au Canada. Et il aura en sa possession, pendant cette odyssée : un sac plastique Carrefour, un slip propre, une photo de sa mère et un recueil de poèmes de René Depestre.
Pendant l’exil, il va perdre quasiment tout (sa maison, sa langue, etc.) ! Jusqu’à son identité, puisqu’à un moment, au Mexique, il prendra un autre nom pour survivre et continuer ! De professeur, il va devenir cireur de chaussures, clown dans les rues, conteur d’histoires… Plusieurs fois, il va passer à côté de la mort, notamment quand un milicien lui demandera de le faire rire, sinon il le tue ! Il va s’en sortir en récitant le Psaume 23 à l’envers. Un autre moment sera la traversée à pied de la forêt du Darién, où plusieurs vont y rester dans des conditions effroyables.
Il va côtoyer l’inhumanité durant son voyage et il va nous faire découvrir que derrière un migrant, il y a une personne, un nom, une histoire, une vie etc. Au-delà des misères qu’il va vivre de la part de certaines personnes, notamment des séquelles de l’administration Trump, pour ne pas le citer, d’autres personnes lui apporteront une aide, un sourire, une présence. Il est très touchant de découvrir la fraternité et la tendresse qui lient ces infortunés entre eux, notamment la capacité qu’ils ont de se soutenir par des blagues, des proverbes de sagesse et de l’écoute.
Dans cette histoire dramatique et tragique, Dieu, quant à lui, se tait ! Dieu se tait toujours, d’après l’auteur, qui dit par ailleurs : « Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse » (p. 16). L’exil est d’abord pour lui une question de survie, une fuite, et non pas la recherche du bonheur. Il dit à sa manière : « Et j’étais trop lâche pour mourir dignement » (p. 13). Il parlera beaucoup de « continuer », de « tenir debout » et de « sourire », malgré les innombrables adversités rencontrées pendant le voyage, malgré les échecs, malgré les attentes interminables, malgré les espoirs avortés, malgré ceux qui sont tombés ou se sont laissés broyer, malgré les peurs, malgré les dangers et l’exploitation, malgré les humiliations et le sentiment d’inutilité…
Le rire jalonne ces terribles histoires, un peu comme une déclaration de dignité dans l’abjection de certaines situations vécues. L’écriture d’Orélien est vraiment singulière et atypique ! Cette manière de faire du roman avec une écriture irrémédiablement poétique m’a gravement impressionné !
Je conseille vivement ce roman. Au-delà de la qualité et du style, il permet de sortir d’une vision intellectuelle et imaginaire des migrants pour aller vers une vision existentielle et physique ! Dans chaque migrant, il y a une personne, un nom, une histoire, une vie, un enfant etc !
Ce roman est une ode à l’humanité en miettes !
Quelques citations du livre :
« Les rêves, c’est comme les chemises qu’on repasse : ça se froisse dès qu’on les porte » (p. 56).
« Mais le métier qui m’a le plus appris sur la comédie du monde, c’est celui de cireur de chaussures. C’est un métier noble, en vérité. L’un des rares où l’on peut encore regarder les gens dans les yeux – mais en commençant par les pieds. » (p. 59).
« Parce qu’on ne part pas quand on veut : on part quand on ne peut plus rester » (p. 67).
« Si le diable existe, il ne vit pas en enfer » (p. 77).
« Tu sais, Jonas, la langue, ce n’est pas fait pour traduire. C’est fait pour relier » (p. 253).