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8 Septembre 2026
L'âge de déplaire d'Abibou Diouf
C'est en tombant sur une publication Facebook de l'auteur, non sans une bonne dose de troll, que j'ai découvert ce roman. Dès la présentation, j'y ai reconnu en filigrane quelque chose de ma propre histoire, mais aussi, sans doute, celle de nombreux Africains partis en Occident pour poursuivre leurs études.
Fadel est un jeune Sénégalais qui arrive en France après son baccalauréat afin d'y suivre un cursus universitaire. Une fois diplômé, il décroche un emploi dans une entreprise parisienne. Mais dès les premières pages, sa vie bascule : il apprend la mort de son père.
L'incipit, tout comme l'excipit, fait clairement écho à L'Étranger de Camus avec cette célèbre phrase : « Ce matin, papa est mort. » Je vous rassure cependant : la ressemblance s'arrête là ! Ici, il n'est pas vraiment question de l'absurde ni du désespoir existentiel, du moins pas directement. Abibou Diouf emprunte cette référence littéraire pour ouvrir une toute autre réflexion.
Le roman raconte avant tout le combat intérieur de Fadel pour devenir pleinement lui-même. À l'annonce du décès de son père, il est anéanti. Il voudrait pleurer, laisser éclater sa douleur, mais il a grandi avec toutes ces injonctions virilistes que beaucoup d'hommes connaissent : « Un garçon ne pleure pas », « Il faut toujours garder la tête haute », « Sois fort ». En d'autres termes, il faut sauver les apparences, même lorsque tout s'effondre à l'intérieur.
À travers cette souffrance silencieuse, l'auteur interroge notre rapport à la vulnérabilité. Peut-on montrer sa fragilité sans perdre sa dignité ? Peut-on demander de l'aide sans avoir honte ? Fadel hésite même à consulter un psychologue, tant cette démarche reste mal perçue dans une partie de la communauté noire en France. Quant à reconnaître qu'il traverse une dépression, cela lui semble presque impensable, alors même qu'il s'agit d'une maladie psychique largement répandue aujourd'hui.
Les nombreux allers-retours entre la France et le Sénégal, à l'occasion des funérailles de son père puis des événements qui suivent, révèlent une profonde fracture intérieure. En Europe, Fadel mène une vie relativement libre, mais il demeure un étranger. Au Sénégal, il retrouve son pays, ses racines et les siens, mais il doit se conformer à un ensemble de traditions, de coutumes et d'attentes familiales qui l'étouffent.
Cette tension permet à Abibou Diouf d'aborder avec beaucoup de justesse la question de l'héritage. Nous sommes tous habités par une histoire, une culture, une tradition, une mémoire familiale qui nous précèdent. Faut-il tout accepter parce que cela vient de nos ancêtres ? Ou avons-nous le droit de faire le tri, de conserver ce qui nous fait grandir et de laisser derrière nous ce qui nous empêche d'être pleinement nous-mêmes ?
Ce choix est rarement simple, car la pression familiale peut être immense. C'est précisément ce que vit Fadel. Etant le cadet de la famille, son frère aîné, censé reprendre le rôle paternel, ses sœurs ainsi que ses oncles souhaitent lui imposer un retour définitif au Sénégal pour s'occuper de leur mère. Ils veulent également lui trouver une épouse, considérant qu'à son âge, ne pas être marié est une honte pour la famille. L'honneur, le prestige et la réputation du clan semblent parfois passer avant la liberté de conscience et la dignité de la personne.
Fadel devra alors trouver le courage de dire « non ». Le courage de "déplaire", comme l'annonce si bien le titre du roman. Refuser certaines attentes, tracer sa propre route, au risque d'être incompris, marginalisé, voire considéré comme un traître. En cela, L'âge de déplaire est un roman qui parlera à toutes celles et ceux qui vivent entre deux mondes et qui cherchent, malgré les pressions, à construire leur propre identité.
Le roman est également un très bel hommage au père de l'auteur. Un père qui a toujours encouragé son fils à lire, même des ouvrages jugés subversifs, qui a eu le courage de le laisser partir étudier en France malgré les réticences de la famille, et qui nourrissait lui-même le rêve de devenir écrivain. À travers ce livre, on a l'impression que le fils accomplit enfin le rêve inachevé du père. C'est sans doute l'une des dimensions les plus touchantes du roman.
Pour être tout à fait honnête, je n'ai pas trouvé le style de l'écriture particulièrement remarquable. Certains passages m'ont semblé manquer de profondeur, et plusieurs thèmes auraient gagné à être explorés avec davantage de nuance et de complexité. Néanmoins, il s'agit d'un premier roman prometteur, porté par des questions profondément actuelles sur l'identité, la famille, la tradition, la religion, la masculinité, la santé mentale et la liberté de choisir sa propre vie.
Je tiens donc à saluer le travail de ce jeune romancier sénégalais. Bravo à Abibou Diouf pour cette première œuvre. J'attends désormais avec curiosité et impatience son prochain roman.