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18 Août 2026
Ainsi parlait ma mère de Rachid Benzine
C’est le dernier roman de Rachid Benzine sur lequel j’écris quelques lignes sur le blog. C’est sans doute son livre le plus intime, le plus personnel et le plus tendre. Après avoir lu plusieurs de ses romans cet été, celui-ci m’a particulièrement touché par la délicatesse avec laquelle il évoque l’amour filial, la mémoire et les sacrifices silencieux d’une mère.
Le roman raconte la relation entre un fils et sa mère. Le fils est un vieux célibataire de cinquante-quatre ans, professeur d’université. Ayant renoncé à la perspective d’une vie de famille, il est revenu vivre dans la maison familiale afin de prendre soin de sa mère, désormais très âgée. Depuis quinze ans, il la lave, la soigne, la change, l’habille et l’accompagne dans tous les gestes du quotidien. Les rôles se sont peu à peu inversés : celui qui a été élevé devient celui qui prend soin.
Sa mère ne sait ni lire ni écrire, mais elle aime par-dessus tout que son fils lui lise La Peau de chagrin de Balzac. Ce qui est magnifique, c’est que le professeur d’université et sa mère « illettrée » n’ont pas la même interprétation du roman. Pourtant, les deux lectures se révèlent tout aussi pertinentes l’une que l’autre. Comme si l’expérience de la vie pouvait parfois éclairer une œuvre aussi profondément que les études.
Au fil des pages, on apprend que les parents sont des immigrés marocains venus de Zagora, au Maroc, pour s’installer en Belgique dans les années 1950. Ils élèvent une famille nombreuse – cinq enfants, si je ne me trompe pas – dans des conditions modestes, avec l’unique désir d’offrir à leurs enfants un avenir meilleur que le leur.
À travers cette relation mère-fils désormais inversée, le roman dévoile peu à peu ce qu’a été la vie de cette maman analphabète : une existence de combats, de renoncements et de sacrifices pour permettre à ses enfants de réussir. C’est un personnage profondément touchant.
Ne parlant pas le français, lorsqu’un médecin, un employé de mairie, de la Sécurité sociale ou encore un professeur lui posait une question, elle répondait invariablement : « oui ». Cette scène, à la fois drôle et bouleversante, dit toute la vulnérabilité de cette femme confrontée à un monde dont elle ne maîtrisait ni la langue ni les codes.
Lorsqu’elle recevait une convocation imprévue à l’école à cause de l’un de ses enfants, elle se préparait avec inquiétude en mémorisant une phrase qu’elle répétait ensuite machinalement, sans toujours comprendre ce qui lui était dit :
« vous avez raison, monsieur le professeur, vous pouvez compter sur moi » p.35.
Ses enfants baissaient alors la tête, rouges de honte. Cette situation les renvoyait brutalement à leurs origines étrangères, à leur culture et à leur langue, dont ils ne connaissaient finalement que peu de choses. Avec beaucoup de lucidité, Rachid Benzine confesse qu’il a aujourd’hui honte… d’avoir eu honte de sa mère. Il comprend désormais le courage immense qu’il lui a fallu pour affronter ces situations humiliantes, uniquement par amour pour ses enfants, dans une société dont elle ignorait presque tout. Ce passage est sans doute l’un des plus émouvants du roman.
Un autre rituel rythmait la vie familiale : la remise des bulletins scolaires, chaque mois ou chaque trimestre. L’air grave, la mère examinait attentivement chacun des carnets. Bien qu’elle ne comprenne ni les notes, ni les matières, ni les appréciations des professeurs, elle terminait toujours par cette même remarque, apprise par cœur auprès d’une voisine bienveillante :
« C’est pas trop mal mais tu dois faire encore mieux la prochaine fois, mon Fils. »
Cette scène est à la fois tendre, drôle et profondément révélatrice. Derrière cette phrase se cache tout l’amour d’une mère qui voulait voir ses enfants aller plus loin qu’elle, malgré son incapacité à comprendre le système scolaire.
Rachid Benzine explore ainsi le sacrifice d’une mère qui a tout donné pour que ses enfants aient une vie meilleure que la sienne. Elle voulait qu’ils trouvent leur place dans la société, qu’ils s’y intègrent pleinement, qu’ils connaissent une véritable ascension sociale et qu’ils réussissent davantage qu’elle n’avait pu le faire.
En même temps, le roman montre toute l'ambivalence de cette réussite. Cette mère immigrée, incapable de parler français mais s'efforçant toujours de faire bonne figure pour ses enfants, devient malgré elle une source de honte pour eux. C'est sans doute l'une des blessures silencieuses que portent de nombreux enfants de l'immigration.
J’ai le sentiment qu’en écrivant ce roman, Rachid Benzine accomplit une véritable réconciliation. Devenu professeur d’université, lui qui est ce que l’on appelle aujourd’hui un « transfuge de classe », il retrouve avec tendresse ses origines, redécouvre la grandeur de cette femme modeste et mesure enfin tout ce qu’il lui doit. Je me demande même si cette écriture n’a pas eu, pour lui, une dimension cathartique. Plus qu’un hommage, ce roman ressemble à une déclaration d’amour adressée à sa mère.
La dernière phrase du livre résume à elle seule tout le roman :
« Je sais juste que c’est la mienne. Et que ma plus grande richesse en cette vie est d’avoir pu l’aimer » p.74.
Quelques citations qui m’ont particulièrement marqué :
« Être reconnaissant à ses parents, ça vaut pour les siens, mais quand on est soi-même parent, ce qu’on peut faire de mieux pour ses enfants, ce que jamais ils pensent qu’ils vous doivent quelque chose. Qu’ils soient libres » p.33.
« Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants » p.35. Marcel Pagnol.
« Les transfuges de classe ont toujours le cul entre deux chaises. Ce n’est pas la position physique qui fait mal mais la douleur muette qui vous donne ce sentiment ineffaçable d’être un traître à votre propre famille » p.43.
« On guérit d’un coup de lance mais on ne guérit pas d’un coup de langue » p.51.
« Vous comprenez, ma petite, lui avait-elle asséné un jour, la vie c’est un gros tas de merde. On en mange un petit bout tous les jours à la petite cuillère. Mais toujours à la surface. On n’attaque jamais le fond. Et c’est bien là tout le problème de nos existences » p.54.
En refermant ce roman, je me suis dit qu’il ne racontait pas seulement l’histoire d’une mère et de son fils. Il parle de l’exil, de la transmission, de la honte sociale, de l’ascension par l’école, mais surtout de l’amour immense d’une mère qui, sans savoir lire ni écrire, a fait de ses enfants la plus belle œuvre de sa vie. C’est un roman d’une grande douceur, profondément humain, qui rend hommage à toutes ces femmes discrètes dont les sacrifices ont permis à leurs enfants de devenir ce qu’ils sont.