Bienvenue sur mon blog ! Ici, je partage mes réflexions et homélies, ainsi que mes avis sur les livres qui m’inspirent et qui passent entre mes mains. Vous y découvrirez des analyses sur des textes spirituels, philosophiques ou littéraires, avec des perspectives personnelles et des recommandations de lecture. N’hésitez pas à explorer et à commenter. Bonne lecture !
18 Juin 2025
Cette petite réflexion sur le fait de croire naît d’une question existentielle, posée à la théologienne protestante Marion Muller-Colard par l’un de ses enfants : Comment peux-tu encore être angoissée alors que tu es profondément croyante ?
Pour répondre, elle a choisi d’écrire ce livre. J’avoue que, de tempérament anxieux moi aussi, j’étais particulièrement curieux de découvrir sa réponse. Et ce qui m’a marqué, c’est la profondeur philosophique de son propos, bien au-delà d’un simple témoignage de foi.
Dès les premières pages, l’autrice confesse sans détour :
« La foi est à la fois mon plus précieux et mon plus minuscule trésor » (p.14).
Elle avoue même s’être retenue d’exprimer trop ouvertement sa foi auprès de ses enfants, de peur de les écœurer ou, pire, de leur transmettre une image déformée et magique de ce qu’est croire.
Mais alors, si la foi ne protège pas de l’angoisse, qu’est-ce qu’elle change vraiment ? Dieu ne serait-il qu’un bouche-trou destiné à combler nos carences et à panser nos vulnérabilités, un refuge contre l’angoisse ? Marion Muller-Colard rejette cette idée. Pour elle, croire, c’est autre chose : une décision fait dans l’incertitude. Elle le dit clairement :
« Je suis devenue croyante : en décidant de “basculer d’un côté (la foi) plutôt que de l’autre (l’athéisme)” » (p.21).
Et ce basculement n’est pas motivé par le besoin d’un calmant spirituel, mais plutôt par une forme de continuité avec une foi d’enfance :
« Et si j’ai choisi celle-là (la foi), c’est peut-être par continuité avec une foi d’enfant qui ne relevait pas tant de l’anxiolytique ou du narcotique que de l’émerveillement (…) croire m’emporte dans une vitalité renforcée, avec une forme de gratitude, de ce merci pour cette beauté qui nous vrille le cœur » (p.21).
Ainsi, croire ne fait pas disparaître les vertiges. Mais cela change quelque chose de fondamental : « ça dessine un après, une terre en vue dans la mer déchaînée » (p.22).
Le théologien Paul Tillich résume cela de manière lumineuse :
« la foi n’implique pas d’avoir dépassé l’angoisse mais d’être capable de l’intégrer à nos vies » (p.23).
En d’autres termes, une foi qui supprimerait l’angoisse serait une recette toute faite. Or, la foi n’est pas une formule, mais un mouvement, un élan du cœur. Tillich ajoute que la foi véritable suppose d’avoir affronté les trois angoisses fondamentales de la condition humaine : l’angoisse de l’absurde, l’angoisse de la mort et l’angoisse de la culpabilité.
Croire, ce n’est donc pas refuser l’angoisse, c’est vivre avec – lucidement.
Croire, c’est ne pas être dupe.
Contre toute attente, Muller-Colard va jusqu’à dire que croire, c’est une forme d’infidélité. Infidélité à l’immédiat, infidélité à la répétition : « Croire, c’est refuser de résumer l’improbable par l’impossible » (p.22).
Dans ce sens, croire devient un acte existentiel fort (Jean-Paul Sartre risque de se réveiller dans sa tombe lol). C’est affirmer que rien n’est figé, que tout peut encore s’ouvrir, qu’une orientation est toujours possible au sein de l’incertitude.
Croire, c’est un appel à la liberté. Et à la responsabilité.
Elle aborde aussi la tension entre foi et science. Elle l’exprime de manière très juste : la foi habite le Règne de l’Inconnaissable, tandis que la science se tient face à l’inconnu, qu’elle cherche à explorer, à comprendre, à réduire.
Mais même la science commence par un acte de foi – une croyance. Toute hypothèse scientifique repose sur une présupposition qu’on accepte comme vraie… jusqu’à preuve du contraire.
Autrement dit, même le savoir commence avec la croyance. Une croyance qu’on pourrait qualifier de profane, certes, mais une croyance tout de même.
Et dans nos vies aussi, nous fonctionnons en grande partie sur la base de croyances, de confiances implicites. Qui d’entre nous a personnellement vérifié ce qu’il tient pour vrai ? Qui a revu chaque calcul d’ingénieur, chaque équation physique, chaque donnée biologique ?
Nous faisons confiance. Nous croyons.
Mais croire en Dieu relève d’un tout autre registre. Cela restera toujours un acte de foi, impossible à démontrer scientifiquement. On ne peut scientifiquement ni prouver l’existence de Dieu, ni prouver son inexistence. Il y a toujours un saut, un risque, une ouverture à l’inconnu.
Et nous revenons à ce que l’autrice exprimait plus tôt : croire, c’est décidé.
On entend souvent : Je ne crois que ce que je vois. C’est une formule tellement banale qu’on en oublie à quel point elle est étrange.
Car voir met justement fin à l’acte de croire : quand je vois, je sais ou je constate. Je crois que le train va arriver, mais une fois qu’il est là, je ne le crois plus, je le constate.
Cette formule nous vient de Thomas, dans l’Évangile, qui doute de la résurrection. Et pourtant, lorsqu’il voit Jésus, il ne croit pas ce qu’il voit. Il voit un homme, mais il croit qu’il est Dieu. Croire et voir ne sont donc pas identiques!
« Croire ou ne pas croire est plus fort que voir et constater » (p.42).
D’où notre expression paradoxale : Je n’en crois pas mes yeux !
Plus concrètement, Marion Muller-Colard se définit comme une croyante minimaliste :
« Je crois que le monde tel qu’il m’est donné à voir n’est pas le résultat du seul enchaînement de hasards biochimiques » (p.81).
Pour elle, faire un pas de plus outre cette croyance minimaliste, c’est entrer dans une tradition, faire confiance à ceux qui l’ont précédé dans la foi.
Elle écrit :
« je crois donc aussi au sens de la confiance en la parole d’autres qui m’ont précédée » (p.81).
Comme les auteurs bibliques, elle conçoit le monde et le temps comme désirés (p.82).
Et cela change tout. Croire que la vie, la création est désirée : c’est sans doute le cœur de son credo minimaliste.
Alors si croire ne supprime pas l’angoisse, qu’est-ce que ça change ?
Eh bien, cela empêche le désespoir. Cela interdit d’adhérer à une vision fermée du monde, à un horizon bouché.
Croire, c’est rouvrir le réel à l’espérance, à la gratitude, à la beauté.
Et tout cela, elle le relie au Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob. Au Dieu de Job, et de Jésus de Nazareth. Un Dieu dont la Parole l’interroge, la dérange, la met en mouvement. Un Dieu dans une tradition vivante qui la précède et l’habite.
Enfin, quelques citations marquantes du livre méritent d’être relevées :
« Toute beauté du monde ne suffira pas à me consoler du scandale du mal, ni à me prémunir contre l’angoisse » (p.22).
« Le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier (…) croire n’est pas un remède à cet insatiable besoin qui, par définition, ne connaît aucune issue » (p.27).
« Considérer l’autre de bonne foi plutôt que ma foi comme bonne pour l’autre » (p.30) — Jean-Paul Vesco
« Quand un homme s’est trouvé, quand il a saisi son importance et son inimportance, alors il devient libre, insolent et amical » (p.32) — Sulivan
« Ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu, cela soulage, rassure, satisfait, et procure en outre un sentiment de puissance. Avec l’inconnu, c’est le danger, l’inquiétude, le souci qui apparaissent – le premier mouvement instinctif vise à éliminer ces pénibles dispositions. » (p.43) — Nietzsche