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Bienvenue sur mon blog ! Ici, je partage mes réflexions et homélies, ainsi que mes avis sur les livres qui m’inspirent et qui passent entre mes mains. Vous y découvrirez des analyses sur des textes spirituels, philosophiques ou littéraires, avec des perspectives personnelles et des recommandations de lecture. N’hésitez pas à explorer et à commenter. Bonne lecture !

Yves Marie F. S., Diacre en vue du presbyterat

Bérénice Pichat, "Un marché noir", Les Avrils, 2026, pp.276.

Bérénice Pichat, "Un marché noir", Les Avrils, 2026, pp.276.

Un marché noir de Bérénice Pichat

Je pense que je n’étais pas le seul à attendre avec impatience ce deuxième roman de Bérénice Pichat ! Comme beaucoup, j’avais été subjugué par La Petite Bonne et, franchement, si vous ne l’avez pas encore lu, lisez-le ! C’est un bijou.

Avec ce nouveau roman, Bérénice Pichat nous plonge dans la France de la Deuxième Guerre mondiale et, plus particulièrement, dans les méandres du marché noir.

Par un artifice littéraire dont elle seule a le secret, l’autrice nous fait suivre deux personnages, deux trajectoires qui, peu à peu, vont se rapprocher jusqu’à se rencontrer.

Il y a d’abord Servane, une jeune fille maigre et affamée qui vit chez son beau-père avec sa tante. Elle travaille dans une boulangerie pour survivre. En elle brûle une véritable soif de rébellion contre l’occupant allemand. Mais cette envie de résister se heurte sans cesse à la peur. Une fois, par exemple, elle ose déchirer une affiche de propagande nazie. Mais à peine son geste accompli, elle est saisie d’une peur panique : elle pense avoir été vue.

Une amie à elle, Rosa, soignée et de fière allure, lui propose alors un travail au noir plutôt lucratif. Servane est chargée de transporter clandestinement des colis d’une adresse à une autre. Peu à peu, quelque chose change en elle. Elle reprend des couleurs, gagne en assurance et finit par se persuader qu’elle travaille pour la Résistance. D’autant plus que Grégoire, celui qui l’emploie à travers Rosa, ne lui dit pas le contraire.

En parallèle se dessine l’histoire de ce fameux Grégoire, qui porte en réalité un autre nom, car « Grégoire » n’est qu’une couverture.

Grégoire a eu la chance de fréquenter une école privée alors qu’il est issu d’une famille modeste. Mais dans cette école, il a été totalement exclu et rejeté — du moins est-ce ainsi qu’il l’a vécu. Le métier qu’il a ensuite exercé a fini de le désabuser complètement des grands idéaux.

Le marché noir devient alors pour lui une manière de prendre sa revanche sur la vie. Il gagne beaucoup d’argent, devient quelqu’un que l’on recherche pour ses services et dispose même de laissez-passer de la Gestapo. Mais peu à peu, notamment au cours de l’année 1943, lorsque le gouvernement de Vichy va prendre des mesures pour tenter d’enrayer le marché noir, Grégoire va commencer à percevoir la mascarade dans laquelle il s’est enfermé.

La rencontre entre Servane et Grégoire va être déterminante pour tous les deux. Elle va permettre à la première de retrouver une forme de liberté et de vie et au second de sortir de lui-même.

Heureusement, comme dans La Petite Bonne, la rédemption de nos deux antihéros ne nous est jamais donnée simplement. Elle nous laisse interrogatifs, avec cette impression que rien n’est jamais tout à fait blanc ou noir.

Et c’est justement l’un des grands intérêts du roman.

Bérénice Pichat nous montre combien il est difficile de porter un jugement manichéen sur cette période, en opposant d’un côté les résistants, les « bons », et de l’autre les collabos, les « méchants ». Dans l’expérience concrète de la vie quotidienne, il existait des zones grises. On pouvait passer de l’un à l’autre, parfois même sans en avoir pleinement conscience. Surtout, chacun faisait ce qu’il pouvait pour survivre.

Comme le dit l’un des personnages du roman :

« Mais avouer que c’est difficile de déterminer précisément qui a fait quoi ; évidemment que tout le monde traficotait un peu, chacun faisait comme il pouvait – sans ça, vous savez bien ce qui serait arrivé, hein ? Bah, on serait tous morts de faim. Soyons honnêtes, le marché noir, le marché gris, qui peut dire qu’il n’a jamais trempé là-dedans ? » (p. 38)

Cette phrase résume assez bien, me semble-t-il, toute la complexité du roman. Derrière les grandes catégories de l’Histoire — résistants, collaborateurs, victimes, profiteurs — il y avait surtout des hommes et des femmes confrontés à la peur, à la faim, à la nécessité de survivre et, parfois, à leurs propres contradictions.

C’est donc un beau roman historique, qui nous replonge dans la Deuxième Guerre mondiale. Je suis d’ailleurs content de l’avoir lu après avoir vu le film De Gaulle, car cela m’a permis d’aborder cette période sous un angle très différent. Ici, nous avons le regard des petites gens, des gens du peuple, ceux qui vivent la grande Histoire depuis le quotidien, avec ses privations, ses compromissions et ses petites résistances.

Comme dans La Petite Bonne, je suis une nouvelle fois émerveillé par le style de Bérénice Pichat. Elle mélange la prose, les poèmes, la confession et les écrits épistolaires. Mais surtout, j’aime la manière dont elle agence ses deux histoires, les faisant avancer en parallèle jusqu’à leur rencontre. C’est un véritable coup de maître, à la Bérénice Pichat !

Le thème central du roman est peut-être finalement celui de la vérité. Comme demandait Pilate à Jésus : « Qu’est-ce que la vérité ? »

La question résonne d’ailleurs étrangement avec notre époque. Le concept de vérité est tellement galvaudé aujourd’hui que nous sommes entrés dans l’ère de la post-vérité. À travers son roman, Bérénice Pichat semble nous rappeler qu’on ne peut pas prétendre atteindre la vérité sans prendre en compte la réalité, les événements, l’Histoire et la manière dont chacun les a vécus. Et cela complexifie énormément notre rapport à la vérité.

Avec ce deuxième roman, Bérénice Pichat confirme donc son immense talent d’écrivaine. Mais il faut, à mon avis, éviter de lire Un marché noir avec l’empreinte laissée par La Petite Bonne. Car forcément, la comparaison est là. Et même si j’ai beaucoup aimé ce nouveau roman, j’ai préféré, et largement, le premier.

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