Overblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Bienvenue sur mon blog ! Ici, je partage mes réflexions et homélies, ainsi que mes avis sur les livres qui m’inspirent et qui passent entre mes mains. Vous y découvrirez des analyses sur des textes spirituels, philosophiques ou littéraires, avec des perspectives personnelles et des recommandations de lecture. N’hésitez pas à explorer et à commenter vos impressions, car ce blog est aussi un lieu d’échange et de partage. Bonne lecture !

Yves Marie F. S., Diacre en vue du sacerdoce à Vienne

Wilfrid Stinissen, "La nuit comme le jour illumine : La nuit obscure chez Saint Jean de la Croix", Carmel, 2019 pp.1-32

Wilfrid Stinissen, "La nuit comme le jour illumine : La nuit obscure chez Saint Jean de la Croix", Carmel, 2019 pp.1-32

Les souffrances et les épreuves font partie de la vie de tous. Personne n’est épargné par la maladie, la perte d’un enfant ou d’un parent, un accident, un échec. Bien sûr, toutes les souffrances ne se valent pas et nous ne les vivons pas de la même manière intérieurement. C’est pourquoi il faut se garder des généralités et des jugements hâtifs.

Quoi qu’il arrive, nous allons souffrir, vieillir et mourir. Plus tôt nous acceptons cette réalité, plus la vie peut devenir belle.

Dans ce livre de Jean de la Croix, il ne s’agit ni de justifier la souffrance, ni de dire qu’elle viendrait de Dieu. Il s’agit plutôt de dire que, si par un mystère que nous ne comprenons pas certaines épreuves nous traversent, les offrir et les vivre en Dieu peut devenir un chemin de purification et de sanctification.

Cette année, j’ai décidé de plonger dans la spiritualité de saint Jean de la Croix. Je voulais déjà le faire il y a dix ans, mais mon père spirituel de l’époque me l’avait déconseillé : je n’étais pas encore assez aguerri. Cette année, je me lance avec La nuit obscure.

La nuit obscure est une étape inévitable sur le chemin vers Dieu. Celui ou celle qui prend sa foi au sérieux passe tôt ou tard par la nuit. Et cette nuit est singulière pour chacun et chacune.

Structure de l’âme

Saint Jean de la Croix parle d’une double nuit qui correspond aux deux faces de l’homme : extérieure et intérieure.

La face extérieure correspond aux sens : le corps, la vie émotionnelle, les passions, les désirs, l’imagination, la raison.
La face intérieure, c’est l’esprit : la volonté, l’amour, la sagesse intuitive, la communion, la sécurité, la paix.

Mais l’homme est plus que ce dehors et ce dedans. Il y a en lui un troisième élément : le centre de l’âme. C’est là qu’il est image de Dieu, c’est là qu’habite Dieu, et le démon n’y a pas accès. Le péché, qui n’a pas corrompu l’homme mais l’a blessé, a fait que l’homme ne peut plus vivre en son centre. Il vit superficiellement, à la périphérie de son centre. Il vit dans une aliénation métaphysique.

La double nuit de saint Jean de la Croix est le processus d’intégration qui rétablit l’unité dans la multiplicité. Parlons maintenant de la première nuit.

La nuit des sens

Les sens sont les fenêtres par lesquelles nous sommes en contact avec le monde extérieur : les hommes, les choses, les situations. Mais ne vivre que dans les sens correspond à quelqu’un qui passe son temps à regarder par les fenêtres sans considérer la dimension intérieure, spirituelle.

Même dans la relation à Dieu, nous nous trouvons souvent au niveau des sens. Nous nous approchons de Lui à partir de nos besoins égocentriques. Nous traitons Dieu comme une vache qui doit nous donner du lait, disait Maître Eckhart. À ce stade, nous pouvons tomber amoureux de Dieu, ce qui suscite en nous de fortes émotions. L’intensité de ces émotions pourrait nous faire croire que nous sommes totalement engagés dans l’amour, que tout notre être brûle. En réalité, nous ne sommes saisis qu’à la périphérie, et c’est pourquoi ce premier amour peut parfois passer très vite sans laisser de traces.

Comment quitter cette superficialité au niveau des sens et découvrir la vie profonde de l’esprit ? Comment passer du dehors au dedans ?

Par la nuit des sens.

Dieu plonge la face extérieure et la vie qui s’y déroulait dans l’obscurité. Faire un voyage, lire un roman, aller au cinéma : tout cela n’est plus intéressant. Les amusements et les distractions d’autrefois laissent maintenant un sentiment de vide. Mais aussi les rapports avec Dieu ont perdu leur charme. La vache ne donne plus de lait. On ne peut plus prier comme auparavant. Si on essaie, on n’y trouve que du dégoût.

Prière contemplative

Aussi longtemps qu’on se sent à l’aise au niveau des sens, on n’est pas tenté d’explorer des zones plus profondes. Or maintenant qu’on ne trouve plus de satisfaction à la périphérie, il peut arriver qu’on se tourne vers une couche plus profonde en soi-même : l’esprit. Peu à peu, on découvre qu’on a moins besoin de pensées et d’images. On se rend compte que le fait d’avoir ou de ne pas avoir de belles émotions n’a aucune importance. On comprend que la prière peut être très simple : il suffit d’être devant Dieu, d’être tourné vers Lui avec un regard amoureux.

La nuit des sens n’est donc pas nécessairement dramatique. Elle le devient si l’on refuse obstinément d’abandonner l’ancienne façon de prier. « C’est l’acceptation qui nous délivre », disait Élisabeth de la Trinité. Il y a une grande différence entre jongler avec des pensées sur Dieu et être en Dieu. Quand on arrive à ce niveau, on peut avoir l’impression d’avoir trouvé le repos, mais une autre nuit se prépare.

La nuit de l’esprit

En réalité, une autre nuit approche, incomparablement plus obscure et plus douloureuse que la première. Dans cette nuit, on a l’impression de perdre et l’amour et Dieu. Dans la première nuit, il s’agissait de purifier et d’approfondir l’amour. Dans la nuit des sens, l’homme superficiel devient un homme profond. Dans la nuit de l’esprit, l’homme est déifié.

Ici, il ne s’agit plus d’aimer Dieu d’un amour encore plus profond, mais de L’aimer avec Son propre amour. Tout ce que l’on a construit est détruit pour faire place à Dieu Lui-même. Ici, tu perds ta vie à toi pour gagner la vie de Dieu.

Cette nouvelle nuit est vraiment dramatique. N’oublions pas que ceux qui arrivent à cette nuit sont des gens qui ont misé sur Dieu d’une façon extrêmement radicale. Ils ont tout vendu pour acheter la perle précieuse. Dieu est tout pour eux. Perdre Dieu, c’est donc perdre tout. Quand Dieu est devenu réel au point d’être le sens absolu et unique de la vie, la vie devient un enfer si ce Dieu disparaît.

L’aspect moral de la nuit

La nuit de l’esprit a un aspect moral et un aspect ontologique. L’aspect moral est que Dieu est trop saint pour l’homme pécheur. Dieu est lumière. Quand cette lumière nous pénètre, elle nous fait voir que nous sommes infiniment plus souillés que nous le croyions. On constate que toutes nos actions, même les plus charitables, sont teintées d’égoïsme.

Si l’on savait que cette prise de conscience aiguë du péché est une conséquence du fait que l’âme est illuminée par Dieu, la situation ne serait pas si désespérée. Mais rien ne semble indiquer que l’on est éclairé par Dieu. Plus Dieu éclaire l’âme, plus on voit le contraste absolu entre l’égoïsme de l’homme déchu et la sainteté de Dieu. Le pire est que l’on ne voit pas comment cela pourrait changer. On est tellement écrasé par la conscience de sa misère que la route vers la liberté semble définitivement bloquée.

Il est important de comprendre que la souffrance de la nuit obscure n’est pas causée par l’absence de Dieu. C’est au contraire la présence de Dieu — une présence trop intense, qui dépasse la capacité de l’âme — qui est la cause de toutes les peines de la nuit. Saint Jean de la Croix répète que la nuit vient du « trop grand » amour de Dieu.

L’aspect ontologique

L’autre aspect de la nuit est de nature psychologique, voire ontologique. Dieu est trop, et trop accablant pour l’homme, tel qu’il est devenu après le péché. Dieu est en train d’élargir, de dilater l’âme. Il veut la ramener à ses dimensions originelles.

Dans la nuit de l’esprit, l’âme est élargie et commence à « comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur » de l’amour du Christ (Ep 3,18). Il s’agit d’une véritable révolution intérieure. Jusqu’à présent, l’âme agissait d’une façon humaine ; maintenant, elle apprend à agir d’une façon divine.

Autrefois, elle prenait ses décisions de manière autonome, poussée par l’attraction de l’objet ou par des raisonnements. Maintenant, c’est Dieu Lui-même qui pousse. Ses impulsions viennent du centre de l’âme. On apprend enfin à vivre à partir de son centre. Désormais, c’est Dieu qui humblement prie l’âme de se laisser faire afin qu’Il puisse accomplir Son œuvre par elle. Telle est la différence entre une œuvre pour Dieu et une œuvre de Dieu.

Tout ce que l’on fait doit être divin. C’est là le but. Mais avant d’y arriver, on passe par beaucoup de souffrances. En effet, l’humain n’est pas immédiatement remplacé par le divin. Les puissances de l’âme n’acceptent pas tout de suite de ne plus pouvoir agir de façon habituelle.

Dieu, qui es-tu ?

Autrefois, tu croyais savoir beaucoup de choses sur Dieu. Maintenant, tu t’aperçois que rien de tout cela ne correspond à la réalité. Dieu est totalement autre. Le Dieu que tu croyais connaître était une projection. Tu t’étais fabriqué un Dieu à partir de la bonté et de l’amour que tu avais rencontrés dans ta vie. Mais le Dieu réel ne ressemble pas à ta projection.

C’est le temps de la théologie apophatique. Si auparavant tu priais : « Ô Dieu, que Tu es bon ! », maintenant tu pries : « Dieu, qui es-tu ? ».

La nuit de l’esprit est le passage d’un Dieu immanent à un Dieu transcendant. Dieu, qui jusqu’à présent était pour toi une source de joie, de consolation, de béatitude, se retire et devient inaccessible. La face de Dieu n’est plus tournée vers toi. Du moins, c’est ce que tu crois ressentir.

Il n’y a pas d’autre moyen pour Dieu de nous libérer de nous-mêmes que de refuser de satisfaire nos exigences. Cette déception, si elle est acceptée sans réserve, devient le chemin de la liberté. Elle tue le dernier reste d’égoïsme.

Le but de l’amour est toujours de se perdre, de sortir de soi-même, afin de ne plus vivre que pour le Bien-Aimé. La paix qui est le fruit de cette vie « expropriée » n’est plus une expérience subjective. C’est Dieu Lui-même qui est désormais notre paix.

Combien de temps dure la nuit ?

La durée de la nuit dépend des dispositions de l’âme et du degré d’union auquel Dieu veut la conduire.

En résumé, saint Jean de la Croix considère l’évolution spirituelle comme un chemin vers le centre de l’âme. Dieu, qui demeure en ce centre — et qui est même ce centre — veut que l’âme quitte la périphérie et s’unisse à Lui.

Quand cette crise est généreusement accueillie et traversée, Dieu introduit l’âme dans Sa vie divine. Parler de « ma joie » n’a alors plus de sens.
Ce n’est plus l’âme qui possède la joie.
C’est la joie qui possède l’âme.

« Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » » (Mt 16,2).

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article